Sortir la tête du sack : retour sur le superbowl 2008.

Il est temps de revenir sur l’incroyable finale du “superbowl” qui s’est déroulée le 3 février dernier à Phoenix.

C’est l’occasion de se concentrer sur un nouveau geste du football qui fut exceptionnellement en valeur dans cette finale : le sack – être « saqué » (« sacked »), cela consiste, pour un quart-arrière qui a attendu un peu trop longtemps, bien au-delà de ces trois secondes fatidiques durant lesquelles ses piliers lui assurent tant bien que mal la protection contre les pénétrations adverses, à se faire plaquer par les défenseurs ayant réussi à s’infiltrer jusqu’à lui. On a déjà noté dans ces colonnes, notamment à propos du scramble, à quel point la force d’un quart-arrière peut tenir à sa capacité à se rendre vulnérable : c’est ainsi par cette mise en danger de lui-même, cette trop longue attente, qu’il s’ouvre les meilleurs espaces et devient à son tour l’homme plus dangereux sur le terrain. Le danger qu’il représente augmente à proportion de celui dans lequel il se met. Cette finale aura mis, d’une manière particulièrement dramatique, les quaterbacks en danger, plus souvent qu’à l’habitude plaqués avant d’avoir pu sortir la tête ou armer un bras. Et c’est au bout de cette mise en péril qu’un Eli Manning, au comble de la vulnérabilité, a su trouver le calme pour délivrer la passe victorieuse.

Pourtant, tout avait commencé autrement. Le premier quart-temps voit des attaques inexorables et des quart-arrières impériaux à la manoeuvre. Manning conduit d’abord sans trembler le drive le plus long de l’histoire du superbowl (9:59), qui ne débouche que sur trois points. Les Patriots, reprenant la main, mènent à leur tour un drive sans faille qui progresse jusqu’à un yard de la ligne d’en-but new-yorkaise, pour délivrer un touchdown en début de second quart-temps, plutôt façon « Triple Whopper », pour reprendre la terminologie scientifique élaborée par Pierre Bodeau-Livinec dans sa dernière chronique. Après ce départ tonitruant – avec un autre record de superbowl : un quart-temps composé de deux drives seulement – les deux quarts-temps qui suivent sont stériles : d’une part grâce à l’excellence de la défense New-Yorkaise qui cisaille les attaques des Patriots ; d’autre part grâce à la fébrilité grandissante de Manning, qui ne permet pas à New-York de convertir sa supériorité défensive en phases d’attaque réussie. C’est en outre le festival du sack qui commence. Sacked à 9:51 dans le deuxième quart-temps sur sa première tentative, Manning commet un fumble sur la tentative suivante, et ne trouve pas Bradshaw sur la troisième : les Giants doivent se dégager et rendent la balle. La défense new-yorkaise est pourtant sans merci : dans la phase de jeu suivante, Brady est saqué deux fois de suite, sur deux tentatives successives (7:55 et 7:19) et doit rendre la balle à son tour. Reprenant la main, Manning est saqué à son tour puis termine son drive sur une passe ratée. Le dernier drive des Patriots dans ce deuxième quart-temps mène à un nouveau sack sur Brady, comme le premier drive des mêmes Patriots au début du troisième. Les quart-arrières, secoués, ont la tête dans le sac, les attaques bégayent.

Le quatrième quart-temps est un nouveau départ. Manning mène un drive de presque quatre minutes et parvient enfin à éviter les passes manquées et les interceptions fatales des deux derniers quart-temps : il trouve Tyree qui rentre dans l’en-but (« à la Woody Woodpecker », pour ceux qui ont suivi). De 7:54 à 2:45, les Patriots mènent de nouveau une inexorable poussée, et Brady trouve Randy Moss qui fait à son tour son pie-vert. La maîtrise de l’équipe invaincue de la saison, en lice pour battre le record des Miami Dolphins (gagnants invaincus du superbowl en 1972, mais avec une saison plus légère que la présente saison), semble désormais inébranlable. Manning, à nouveau à la manoeuvre, semble plus vulnérable que jamais. Il est pourtant parti pour écrire l’un des plus beaux drives de l’histoire du superbowl, convertissant à chaque instant la faiblesse en puissance, l’hésitation en certitude. Il rate d’abord deux passes juste avant le signal des deux minutes ; ne trouvant personne, il part en scramble à 1:28 et fait 5 yards avant d’être plaqué. Après un temps-mort, il rate une passe vers Tyree, et c’est par un miracle qu’il évite l’interception fatale, tandis que la balle rebondit sur les doigts du défenseur qui s’en emparait au vol. Un nouveau miracle se produit sur le lancer suivant : Manning se prend un nouveau sack – trois défenseurs parviennent à l’attraper avant qu’il ait pu accomplir sa passe, mais il se libère de l’emprise, on ne sait trop pas comment, part en courant sur la droite et réussit un passe décisive de 32 yards vers Tyree, qui la rattrape à grand peine. Sur le lancer suivant, il est de nouveau saqué, puis rate une passe à 51 secondes. Pourtant cet incroyable drive tient, cahin-caha, Manning est un funambule, prend des risques dont la moitié seulement se retournent contre lui – ce qui suffit. Au bout d’une poussée ponctuée de tant de faiblesses, faiblesses par lesquelles il explorait à tâton les ressources de sa force, Manning trouve Buress dans l’en-but, à 13 yards, d’une passe cristalline : grand canyon !

Manning, fils d’Archie (« The Duke »), quart-arrière des Saints de 1971 à 1982, vient de succèder à son frère Peyton, vainqueur l’an passé du superbowl avec les Colts : le jeune Eli s’est enfin fait un prénom.

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