Crochet (boxe, foot, rugby).

Auparavant le crochet se pratiquait à main nue. Il fallut attendre le huitième marquis de Queensberry, en fait le journaliste John Graham Chambers, c’est-à-dire 1865 et non 1891, pour qu’on fasse de la boxe, rituel barbare, un rituel civilisé, c’est-à-dire un sport.

Dans tout sport est au travail l’intelligence physique, id est : donner une forme à une énergie aussi brute soit-elle. Id est : comme dans presque tous les gestes, assigner un domaine à la force, un champ d’expression hors duquel elle sera disqualifiée, n’existera plus, s’annulera elle-même.

Couler donc le geste, le muscle et toute l’agressivité qui est dans la boxe, et la rapidité, et l’orgueil à nu plus qu’ailleurs, dans un trou de souris, le chas d’une aiguille, pour qu’il porte, ce geste, et ne soit pas une pure dépense. On sait cela pour le tir à l’arc, pour le tennis et le golf aussi, mais spontanément on ne citera pas la boxe alors que le mot « crochet » devrait alerter.

Un speaker dit « ils vont en découdre sur le ring » et l’idée vient à l’homme que dans le geste barbare de massacrer l’individu qu’on place en face de toi pouvait entrer quelque chose de la plus grande minutie, voire du plus grand raffinement, c’est-à-dire du plus grand contrôle de l’esprit sur le corps. Vous doutez de ce rapprochement ? Vous trouvez le jeu de mot heureux mais insignifiant ?

Tendez l’oreille, je retranscris le commentaire radio du match qui opposa Smarth à Cooley, le 10 février 1987 au POPB : « Eh bien ! Smarth n’a pas fait dans la dentelle. Son gauche est passé sous le coude droit de Cooley, qui lui a masqué le geste. Cooley a cru qu’il pouvait déverrouiller sa garde et le gauche de Smarth a jailli, cas d’école, emportant avec lui tous ses muscles, et la mâchoire et tout le crâne de Cooley. Crochet, cas d’école je vous dis, patatras et pataquès. On avait parié que Smarth viendrait pour faire tapisserie, eh bien on en a été pour nos frais. Dans un premier temps, certains auront dit qu’il tricotait. Pas assez de coups portés, des décalages en veux-tu en voilà. Mais il attendait le moment, pendant qu’on ne voyait rien il créait la situation. Et soudainement, un coup un seul, son premier, ce crochet. Cette puissance impossible à deviner chez un boxeur aussi fluet que lui. Le jeu de jambes si fines qu’on le dirait comme une fille monté sur des aiguilles. Ce crochet qui envoie Cooley dans les cordes. » Dans les mots « crochet », « dentelle » ou « tricoter » il faut entendre que dans le geste élémentaire du chef de meute éliminant l’autre mâle à prétention dominante, il peut entrer quelque chose de l’activité de la femme qui est restée dans la grotte en attendant l’issue du combat, à recoudre les peaux de bêtes usées lors de la dernière chasse. Ou de la dame travaillant à une tapisserie tandis que son chevalier servant inspecte les remparts de Jérusalem pour savoir par où il pourra niquer l’infidèle.

Voilà ce que mettent à jour boxeurs, rugbymen et footballeurs adeptes du crochet : que l’activité du mâle dominant et celle de la maîtresse de maison ne sont pas si étrangères l’une à l’autre si le boxeur en pousse la logique jusqu’à un point de perfection, où la force est sublimée, où elle s’annule. Au sens où le geste du boxeur sera parfait non pas en fonction du résultat (massacrer l’individu en face de toi) que pour lui-même, pour l’accord qu’il permettra d’actualiser entre la dépense limitée d’une énergie et son efficacité nécessaire. Dans la boxe, le rugby, le football, entre alors quelque chose de la danse. Sortent les bourrins et les rhinos qui foncent dans le tas. Entrent les ballerines, les chorégraphes et les malins.

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