Courir (se mettre à)

Le geste est court et courir dure, sinon cela ne s’appelle pas courir. Courir n’est donc pas un geste. C’est se mettre à courir qui l’est. Comment vint-il à l’homme l’idée de se mettre à courir ?

Nous n’y étions pas mais pouvons imaginer que se fit entendre, dans le dos de l’homme, le grognement hargneux d’une bête dotée d’un potentiel de vitesse supérieur à la marche humaine. Parce qu’il tenait à la vie, l’homme se mit à marcher plus vite, et plus vite encore, bientôt ses pieds touchèrent à peine terre et cela s’appela courir, du latin cursus (=faire des études pour habiter les villes à l’abri des bêtes sauvages). Le mammouth, car c’en était un, en fut fort marri, et n’eut plus qu’à disparaître de la planète, laissant l’homme construire des maisons, et des stades pour y pratiquer le sport.

Dans certains sports, se mettre à courir est obligé. En athlétisme, bien sûr, où le coup du starter troue le ciel comme un impératif catégorique. Sprinters, demi-fondeurs et fondeurs peuvent toujours refuser d’obtempérer, ils n’iront pas bien loin dans leurs compétitions respectives.

Dans d’autres sports, courir est fortement indiqué. L’on est à peu près sûr qu’une course d’élan permet de sauter plus loin ou plus haut, et l’on a rarement vu un perchiste prendre son impulsion sans un petit galop préalable, ou alors la perche lui serait une sorte de corde raide à escalader jusqu’à la barre posée placidement à 5 mètres 95 du sol.

Dans la plupart des sports collectifs, c’est encore une autre affaire. On ne cesse d’alterner les courses et les stations, les stations et la marche, la marche et le trot, et cela procède à chaque fois d’une décision, même si elle est fortement conditionnée par les circonstances de jeu. Se mettre à courir ou pas : c’est à chaque seconde ce que basketteurs, handballeurs, rugbymen se demandent, plus ou moins consciemment.

Un attaquant de foot peut très bien renoncer à se lancer à corps perdu vers le but pour faire des appels de balles, ou au contraire « multiplier les courses » afin de proposer des solutions aux passeurs du milieu de terrain. Et dans ce dernier cas, il devra encore penser à s’économiser, à ne pas s’esquinter la santé à des appels pour rien. Dans le football plus que nulle part ailleurs, se mettre à courir procède donc d’une décision libre, et c’est pourquoi y a tellement cours la notion de paresse, alors qu’il ne viendrait à personne l’idée de dire que Justin Gatlin a péché par paresse lors d’une finale du 100 mètres. «Fainéant» est une insulte presque idiomatique du foot. Elle n’a d’usage qu’ironique en cyclisme, où l’on note que ceux qu’on appelle coureurs n’ont pourtant que peu l’occasion de courir.

Il est enfin des sports où courir est fortement déconseillé -comme le tir à l’arc ou l’aviron- voire tout simplement prohibé. Dans la marche, courir figure le seuil au-delà duquel le sport s’annule –les juges répartis le long des vingt ou cinquante kilomètres veillent à ce qu’à aucun moment les pieds du marcheur ne décollent simultanément, ainsi parle la règle.

Faut-il alors s’imaginer le marcheur comme un martyr luttant sans cesse contre l’intime tentation de se mettre à courir, ou comme une créature mécanisée, dénaturée, ayant totalement assimilé la limite à lui imposée et ne songeant même plus à l’outrepasser, quand bien même un mammouth décongelé viendrait à le courser ?

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